Le 9 novembre 2013, je décidai de plonger dans l’exercice, ô combien difficile, d’écrire sur les films que j’allais voir au cinéma. Cette envie, je la dois à la palme d’or du festival de Cannes 2013 : La vie d’Adèle. Devant l’avalanche d’articles en tout genre sur le film, j’avais décidé de prendre un seul axe pour englober toute l’oeuvre : le résultat est un petit essai maladroit sur la bouche et ses significations au cours du film. Depuis, mon ambition s’est tarie. Les occasions de choisir un unique axe pour chaque film n’arrivaient plus, mon manque de motivation et mes lacunes culturelles m’ont conduit à produire des articles beaucoup plus simples et descriptifs, des comptes-rendus teintés d’une opinion que j’espère désespérément intéressante. Après deux ans passés à me diriger vers des films moins connus afin d’apporter une certaine « singularité » à mes productions, je me retrouve à nouveau devant une palme d’or. Dheepan, de Jacques Audiard, est le film que j’ai été voir aujourd’hui.

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

Après une introduction extrêmement rapide et pleine d’ellipses, Dheepan choisi de commencer par nous mettre mal à l’aise. La première véritable scène nous montre le « faux père » de cette « fausse famille » tenter de gagner un peu d’argent en vendant des porte-clés lumineux et autres gadgets à quelques parisiens qui pensaient prendre, tranquillement, un verre en terrasse. Sorte de tape sur l’épaule, Audiard nous susurre à l’oreille : « C’est bon ? Tu t’es reconnu ? Tu es mal à l’aise ? Maintenant j’ai ton attention. », manière de nous impliquer dans un récit dont l’identification et l’empathie étaient loin d’être gagnées sur le papier (oui, ne gigotez pas comme ça, nous sommes tous privilégiés et à des lieues de la vie d’une famille d’immigrés qui débarque en France). Ceci étant établi, la famille de Dheepan se sent vite rattrapée par la guerre et la violence qu’elle pensait avoir fui. La cité, qui sert de décor au reste du film, est présentée comme un vase clos pesant. Habitée par la violence et la peur, elle est comme une bombe à retardement prête à exploser à la moindre vibration. La crainte grandit avec l’arrivée des trois protagonistes : le choc culturel et la barrière de la langue sont autant de sources d’un conflit qui ne demande qu’à éclater.

Mais Dheepan est avant tout une histoire de famille. Celle de trois inconnus contraints de vivre ensemble et de s’intégrer dans un nouveau monde. On est tour à tour attendris puis choqués par leur relation : à chaque lueur de tendresse il nous est brutalement rappelé que ces personnes ne veulent pas être liées, en témoigne le désir de la femme de s’enfuir en Angleterre, laissant l’homme et la jeune fille derrière elle. Pourtant peu à peu quelque chose se créé : un geste, une parole, une inquiétude. Dheepan ne souhaite pas partir et tente, tant bien que mal, de s’intégrer et de mettre en place les morceaux d’une nouvelle vie. Le film rend compte avec justesse d’une histoire bien connue, celle d’individus différents qui finissent par se lier. L’originalité de Dheepan est de filmer ce drame comme un thriller.

La guerre froide qui règne dans la cité est celle de Dheepan, laissant son passé d’insurgé derrière lui en faisant tout pour que le trio fonctionne. Mais le passé le rattrape, et les guerres s’emmêlent. À la manière d’un héros canonique, son initiation se déroule par son intégration dans un nouveau monde, jusqu’à l’épreuve finale pouvant conduire à la félicité. Il n’y a rien d’original dans le développement des personnages à l’écran, mais il se dégage une dureté des images qui met à mal notre empathie envers leur histoire. Audiard filme son récit dans un cadre étouffant, l’extérieur semble aussi resserré que les cages d’escaliers des immeubles. La seule sécurité est celle du foyer, où l’entente n’existe pas. À l’extérieur, le bruit, les autres, les drones, le danger : partout.

Dheepan n’est pas un film qui m’a retourné ou bousculé comme je l’aurais espéré. Il ne m’a néanmoins pas laissé indifférent. Je suis resté admiratif devant la mise en scène paradoxale, à la fois sobre et sophistiquée, et l’empathie totale que j’ai éprouvé pour le trio à l’écran. Mon bémol vient essentiellement de l’épilogue, comme une représentation finale du fantasme de la femme, presque brusque et maladroit. Après que la vengeance de Dheepan m’ai mit en état de transe, la chute en fut que plus dure. Le film m’aura donné envie de creuser plus loin dans la filmographie d’Audiard, car oui (n’ayons pas peur de le dire), c’est le premier film qu’il m’ai été donné de voir du metteur en scène à la palme d’or.

Note : 4/5